Conflits entre les savoirs scientifiques et techniques et les savoirs paysans dans les Andes

1997

Abstract / Résumé / Resumen

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Dans les années 1980, le Pérou a lancé un programme national de gestion des bassins (versants)et de conservation des sols : PRONAMACCS (Proyecto Nacional de maneja de cuenca y conservación de suelos). Ce programme, auquel un conseiller nord-américain a été délégué, a chargé les péruviens de l'enseignement des techniques de conservation des sols mises au point aux États Unis. La rétention des eaux de pluie et la lutte contre l'érosion devaient favoriser l'augmentation de la production agricole.

Le peu de résultats obtenus, après six années de travail, a conduit à admettre, que la technique seule ne suffisait et qu'il fallait impliquer les paysans, les former, les instruire, les organiser. En 1986, des comités de conservation des sols ont été formés suivant les instructions d'un manuel et en conformité avec les études pédologiques faites selon la"Soil Taxonomy", système de classification des sols du Département d'Agriculture des États Unis (USDA).

Selon la théorie américaine, la majeure partie des sols des Andes ne convenait pas à l'agriculture et qu'il fallait affecter 65% des terres à la forêt, à l'élevage et au tourisme récréatif ; 16% des terres à des cultures pérennes (vergers); 19% à l'agriculture intensive. Or sur le terrain, les techniciens étaient confrontés à une autre réalité. Les paysans, avec leurs savoirs, leurs méthodes, leurs stratégies (voir fiche le sol et sa gestion dans les savoirs paysans andins)continuaient à fructifier cette terre, condamnée par la théorie, et à produire la nourriture du pays. 50% des aliments consommés au Pérou viennent de la chacra paysanne.

En 1989, le projet n'avançait toujours pas, et l'on fit appel au PRATEC (Proyecto Andino de Tecnologias Campesinas)fondé en 1988 et qui travaille sur la réhabilitation de la culture andine. Les rapports avec les paysans se sont alors améliorés et la conversation s'est établie. Et, c'est ainsi que l'on a compris pourquoi, pendant près d'un siècle, tous les programmes de développement, toutes les technologies nouvelles importées ...., n'ont pas réussi à accroître la production agricole dans les Andes : la négligence des savoirs paysans.

Dans le cas du PRONAMACCS, le point de vue officiel était qu'il fallait travailler les bassins (versants)alors que les paysans disent que la première des choses à faire est de travailler la chacra : la parcelle. Une des stratégies paysannes pour obtenir des récoltes quelle que soit l'année climatique, consiste à localiser les chacras à différents endroits des diverses régions écologiques de leur espace ; or le découpage officiel de l'espace en provinces, districts et départements ne tient pas compte de cette réalité. Les techniques culturales employées par les paysans varient selon l'altitude et selon la pluviométrie attendue, alors que les techniques importées d'Europe et des États Unis,"standardisatrices"par ailleurs, sont des techniques de plaine....

Ces paysans qui récupèrent des sols stérilisés depuis des siècles par le régime latifundiaire et qui considèrent cet acte comme rendre la vie à une personne aimée ; qui survivent et produisent en dépit de l'opinion des officiels, des experts, des organisations internationales, des ONG..., sont de plus en plus écoutés, aujourd'hui. Ils le sont grâce aux luttes menées par des personnes qui ont vécu des expériences comme celle-ci et pour lesquels le modèle de l'uniformité s'est écroulé. Ces personnes ont fondé le PRATEC ou l'on rejoint.

Le PRATEC collecte les savoirs paysans, il organise des rencontres entre paysans. Il lance des sessions de formation à l'agriculture paysanne andine suivie par des techniciens, par des ingénieurs agronomes, et par des professeurs de facultés d'agronomie... Depuis 1993, un module d'agriculture andine figure officiellement au programme des universités péruviennes.

Text / Texte / Texto

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Cette histoire tirée du premier tome d'un des " DOSSIER(s)POUR UN DEBAT " que publie la fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l'homme, intitulé " Cultures entre elles : dynamique ou dynamite ? ", souligne, encore une fois, la nécessité de réhabiliter les savoirs paysans de même que la nécessité d'un dialogue entre les savoirs scientifiques et les savoirs populaires. Elle repose encore la question du transfert des savoirs techniques et scientifiques et du rapport savoir - pouvoir.

Il n'y a pas de solution " passe-partout " au problèmes de développement agricole dans le Sud à importer du Nord. A la diversité des situations, dans le Sud comme dans le Nord, il y a une diversité de solutions. Et, nous disons, dans le Programme Mobilisateur Sols, qu'il appartient aux chercheurs et techniciens du Sud, de rechercher, d'étudier leurs agricultures paysannes et de constituer leurs propres paquets technologiques.

Sur un autre plan, je ne peux pas m'empêcher de faire le parallèle entre cette expérience et les expériences ratées de restauration des sols dans le Maghreb dont les principes ont d'ailleurs été importés des USA. Heureuse coïncidence, une équipe pluridisciplinaire tunisienne, n'ayant aucune connaissance des expériences péruviennes, (voir fiche : Pour une démarche holistique de la restauration des terres soumises à l'érosion hydrique dans le nord-ouest tunisien)a récemment remis en cause toutes ces techniques et préconisé la nécessité de lutter contre l'érosion au niveau de la parcelle et non pas du bassin versant de même que la nécessité de la réhabilitation de la gestion sociale des ressources.

Authors / Auteurs / Autores

LAHMARRabah   
    Réf_documentaires: CANNAT, Noël, FPH=Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme; Réseau Sud Nord Cultures et développement, Se mettre à l'école des paysans andins, FPH, 1994 (France), DPD 34-1; Du même auteur : <Que viva el Peru !>A.D.A. n 36 : Analyse dynamique de l'actualité. Document ronéotypé de 30 pages en date du 29 mars 1995
    Origine_information: LITTERATURE GRISE
   9 rue Claude Bernard, 61000 ALENCON, France. rabah@fph.fr